Les idées d'un blogueur politiquement incorrect. Comment pourrait-il en être autrement, je suis un vieil humaniste kantien et qui dit kantien, dit con et réac !!! Histoire des idées, épistémologie, progrès technique, agriculture intensive, distinction homme/animal, réchauffement climatique, religion et science, etc. : ce blog n’épargne aucune des bienpensances de notre monde postmoderne idéologiquement formaté par l’émotion médiatique.
Dans son Cours familier de philosophie politique Pierre Manent expose de façon lumineuse deux conceptions de la morale, tenue l’une par Jean-Jacques Rousseau, l’autre par Emmanuel Kant. Ces deux philosophes des Lumières ont profondément marqué notre monde moderne. Je vais essayer de résumer ces deux conceptions, la première fondée sur la pitié, la deuxième sur la dignité.

Pour Jean-Jacques Rousseau, dans la pitié sensible, physique, je communique immédiatement avec l'autre, car la souffrance de l'autre, je sais que je pourrais aussi l'éprouver, je ne l'éprouve pas et j'éprouve le plaisir de ne pas souffrir. La pitié a donc deux composantes égoïstes : la peur de souffrir et le plaisir de ne pas souffrir. Fonder une morale sociale sur la pitié n'a donc rien d'utopique.

Pour Kant, la dignité réside dans le rapport de l'homme à la loi morale, une loi qu'il se donne à lui-même, à l'égard de laquelle il éprouve un sentiment de respect, qu’il découvre en soi et qu’il ne peut pas effacer. Respecter la dignité de l'autre homme, c'est respecter le respect qu'il ne peut pas ne pas avoir pour la loi morale en lui, fût-il le pire criminel, et le respect qu'il ne peut pas ne pas éprouver pour lui-même par suite de la présence en lui de la loi.
Quelles sont les conséquences de ces deux positions ?
Si la compassion est fondée sur la ressemblance, cette ressemblance n'est pas proprement humaine. En effet, s'il s'agit de prendre soin des êtres vivants qui souffrent, alors les animaux ont autant de droit à notre compassion que les hommes. Une morale fondée exclusivement sur la compassion tend donc à affaiblir la conscience et le sentiment de la spécificité humaine.
La dignité exige que l'homme ne puisse être utilisé par aucun autre homme simplement comme moyen. Il faut toujours qu'il le soit aussi comme une fin. C'est en cela que consiste sa dignité, grâce à laquelle il s'élève au-dessus des animaux, lesquels ne sont pas des êtres humains et peuvent être utilisés.
Pour dire les choses lapidairement, c’est l’aptitude au sens moral de tout homme qui fonde la dignité humaine et c’est le respect en chaque être humain de cette dignité qui fonde notre commune, universelle et distinctive humanité. Cette position philosophique rejoint d’ailleurs l’observation de bon sens que seul l’homme se pose la question morale, c'est-à-dire celle du bien et du mal, ce qui le distingue indubitablement de l’animal.
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »
En effet, la position philosophique de Kant, à savoir que l’homme est le seul être moral, a beau relever du bon sens, elle est moins spontanée que la compassion.
Pourquoi ?
Parce que la compassion aurait des bases neurobiologiques.
Des études ont montré que lorsque nous voyons quelqu'un faire un geste, nous nous imaginons en train de faire le même geste sans en être conscients.
Les zones du cerveau activées lorsque nous voyons les gestes effectués par un autre recouvrent partiellement celles qui sont activées lorsque nous faisons nous-mêmes ces gestes.
Autrement dit, une partie de notre cerveau imagine l'accomplissement de l'action dont nous sommes témoins, bien que ce soit inconsciemment et que la séquence motrice soit inhibée. (Les nourrissons semblent avoir le même système moins l'inhibition finale, ce qui les amène à imiter les autres.)

Cela pourrait expliquer ce résultat surprenant : en regardant les autres pratiquer un sport, on fait des progrès dans ce même sport, pas autant que ceux qui, en plus, s'entraînent pour de bon. C’est cependant pourquoi le visionnage de cassettes est entré dans l’arsenal des méthodes des entraîneurs sportifs.
On a aussi montré que la perception de la douleur est prise en charge par une structure spécialisée du cerveau et que la structure du cerveau qui traite l’expérience de la douleur d’autrui la recouvre en partie. Le fait que le spectacle de la douleur provoque en nous des émotions spécifiques résulte d'une stimulation de ce système.
Si la compassion est une de ces émotions spécifiques, alors la morale de la compassion a de beaux jours devant elle, car elle aurait un fondement neurobiologique. Je ne veux pas dire par là que la compassion soit un sentiment à rejeter. Je veux signifier qu’en rester au niveau de la compassion est insuffisant. Si on en reste à la seule compassion on risque d’être conduit à bien des bêtises, notamment dans les cas où il convient de peser le moindre mal. En effet, comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions et Qui veut faire l’ange fait la bête.
N.B.
Si, à proprement parler, Descartes ne peut être rattaché aux Lumières, il a néanmoins profondément marqué la modernité. Aussi voudrais-je ici rectifier une erreur couramment entretenue à son sujet.
Descartes n’a pas prétendu que les animaux sont des machines insensibles qui ne souffrent pas. Il a dit que si l’on voulait comprendre le fonctionnement du corps humain ou animal, il fallait y appliquer les méthodes de la science, et le considérer comme une machine. Descartes se réfère à la machine comme modèle, car la mécanique était à peu près la seule science de la nature déjà bien assise de son temps. En fait, il posait ainsi les principes intellectuels indispensables au développement de sciences telles que l’anatomie ou la physiologie animales.
Bibliographie

Pierre Manent, Cours Familier De Philosophie Politique, Éditions Fayard

Pascal Boyer, Et l'homme créa les Dieux, Éditions Robert Laffont

Paul Mazliak, Descartes, De la science universelle à la biologie, Éditions Vuibert
Requiem pour les animaux abattus
L'élevage, l'abattoir et la Shoah
Universelle humanité
Guillaumet

