Les idées d'un blogueur politiquement incorrect. Comment pourrait-il en être autrement, je suis un vieil humaniste kantien et qui dit kantien, dit con et réac !!! Histoire des idées, épistémologie, progrès technique, agriculture intensive, distinction homme/animal, réchauffement climatique, religion et science, etc. : ce blog n’épargne aucune des bienpensances de notre monde postmoderne idéologiquement formaté par l’émotion médiatique.
Ivan Illich (1926-2002) est un des pères fondateurs de l’écologie politique.
Un de ses concepts fondamentaux est le prétendu « seuil contre-productif ». Au-delà d’un certain seuil de généralisation, un progrès, une technologie, deviennent contre-productifs. Un peu comme « trop d’impôt tue l’impôt », trop de progrès tuerait le progrès.
C'est ainsi que trop d’enseignement tuerait l’enseignement (l’enseignement de masse abêtit), trop de médecine tuerait la médecine (la médecine rend malade plus qu’elle ne guérit), trop de vitesse tue la vitesse, la généralisation de l’automobile crée les embouteillages et celle des moyens de transport rapides fait perdre plus de temps que la marche à pied.
Illich développe une image idyllique du passé, l’opposant à la modernité qui tuerait toute convivialité.
Sa thèse sur l’effet contre-productif de la médecine sur la santé apparaît dès le premier coup d’œil comme une contrevérité évidente : l’allongement de l’espérance de vie des temps modernes dans les pays développés résulte, ce que personne ne peut raisonnablement contester, de l’amélioration de l’alimentation, des progrès de l’hygiène, privée et publique, et des avancées de la médecine. J’en suis un exemple vivant. Sans les antibiotiques j’aurais perdu la vie dès mon plus jeune âge. Je serais un petit ange au ciel et je ne vous emmerderais pas avec mes marottes !
Mais d’autres exemples peuvent sembler correspondre à une certaine réalité.
Je m’attaquerai ici à l’un de ceux parmi les plus subtils qu’il ait développé mais qui n’est, en vérité, qu’un sophisme soigneusement camouflé sous des airs de vraisemblance.
Ivan Illich a inventé le concept de vitesse généralisée. Selon ce concept, dans le temps mis pour parcourir une distance donnée en voiture, il convient d'inclure le temps de travail nécessaire à gagner de quoi acheter et entretenir la voiture. Ce n’est pas totalement dénué de sens.
Selon les calculs d’Ivan Illich un Américain moyen consacre, au début des années soixante-dix, environ mille six cents heures par an à sa voiture, que ce soit en temps de déplacement ou en temps de travail pour la payer. Il parcourt dix mille kilomètres par an. Cela représente donc une vitesse moyenne d’environ 6 km/h.
Des décroissants « bien de chez nous » ont actualisé et adapté le calcul à la France d’aujourd’hui. En incluant la construction et l’entretien des routes, avec en moyenne 14 000 km parcourus par an, à la vitesse de déplacement moyenne de 50 km/h la vitesse intégrale est de 16,8 km/h. À la vitesse de 100 km/h elle est de 25,3 km/h.
Le voyage que Madame de Sévigné entreprit trois fois dans sa vie pour rendre visite à sa fille au château de Grignan, durait, depuis Paris, entre douze et quinze jours. Encore bénéficiait-elle de la possibilité, à l'aller, de charger son carrosse sur un coche d’eau de Lyon à Montélimar, ce qui était plus rapide que la route.
Je ne sais quelle était la distance parcourue pour faire ce voyage. Aujourd’hui, de Paris à Grignan, il est, par l’autoroute, de 640 km.
Considérant que Madame de Sévigné était livrée à tous les inconvénients et inconforts du voyage tout le temps qu'il durait, jour et nuit, sa vitesse de déplacement moyenne était donc de 640/12/24 = 2,22 km/h. Encore cette vitesse n’est elle pas la vitesse intégrale, qui devrait intégrer le prix de son carrosse, les gages de son cocher et des domestiques avec qui elle voyageait, le coût de son équipage et le prix des auberges dans lesquelles elle descendait.
Notre vitesse intégrale est donc aujourd’hui environ dix fois supérieure à ce qu’elle était du temps de Madame de Sévigné. D’ailleurs, depuis quatre ans que mon épouse et moi avons une maison à huit kilomètres de Grignan, nos enfants sont venus nous voir, de Paris, bien plus souvent que les trois fois que Madame de Sévigné a rendu visite à sa fille en vingt-sept ans.
Mais Ivan Illich et les décroissants n’en sont pas à une omission près pour nous faire avaler leurs calembredaines sur les dégâts du progrès.
NB. L’idée de cet article m’est venue en lisant le dernier ouvrage de Pascal Bruckner, Le fanatisme de l’Apocalypse, aux éditions Grasset, dont je ne saurais trop recommander la lecture.
Pour en savoir plus :
La vitesse intégrale ou l'automobile immobile
L'automobile vue par les décroissants
Les voyages du temps de Madame de Sévigné